Le souverainisme fatigué de Bernard Landry

23 décembre 2006 (09:33) | Québec, Politique | anglais

Comprenons-nous bien. Je respecte le combat intellectuel que tente de livrer Bernard Landry en faveur de la souveraineté du Québec, et je ne doute pas une seconde de sa sincérité ou de son dévouement à une cause qui, à son avis, procède tout naturellement du véritable intérêt à long terme du peuple québécois. Je diffère d’avis pourtant, et si une chose devrait pouvoir vraiment clarifier le débat sur l’avenir de notre nation, ce serait bien de s’entendre, entre souverainistes et fédéralistes québécois, sur la proposition fondamentale à l’égard de laquelle il existe un simple désaccord de prévision: pour les premiers, la société québécoise verra sa langue et sa culture rayonner sur cette planète, plus fortement et plus longtemps plutôt que moins, si elle choisit de rompre avec son histoire Canadienne et de se donner un nouveau pays, alors que pour les autres, dont je suis, le même objectif est bien mieux assuré si notre société embrasse au contraire le partenariat politique qui la lie déjà à neuf autres provinces. Tout le reste n’est que rhétorique, stratégie et opportunisme. Nous valons toutes et tous mieux que cela.

Or une fois qu’on accepte de considérer la vraie question, l’argumentaire souverainiste, du moins tel qu’il se déploie dans les récentes lettres de Monsieur Landry à La Presse, incluant la toute dernière, publiée avant-hier, est tout simplement désespérant de vacuité. Rien, nulle part, pour montrer que les ressources nécessaires au développement de notre culture seraient plus importantes dans un Québec indépendant. Rien. Que dalle. Qu’en reste-t-il en effet, de cet argumentaire, une fois qu’on a balayé les absurdes et méprisants appels à une dignité collective déjà bien vivante, respectable et assumée au sein du Canada, d’autant que le sacrifice d’une part de marge de manoeuvre locale permet d’augmenter notre influence autrement, ne serait-ce qu’en exerçant le quart du pouvoir fédéral sur un territoire, avec ses ressources et sa population, de sept fois la grandeur du nôtre? Ou alors nous demanderait-on d’affranchir un peuple de dieu sait quel joug en échange de pouvoirs qu’on saurait d’emblée incapables de renverser les conséquences d’un nouvel isolement entre deux océans, l’un sans clientèle et l’autre insensible au fait français, y compris désormais au nord du 45e parallèle? Mystère.

Plus encore, les arguments identitaires qui sous-tendent cette approche font toujours l’économie de toutes ces parts d’histoire qui, avant Cartier comme après Montcalm, informent tout autant ce que nous sommes, y compris des Canadiens justement, et dans tous les sens qu’on pourrait donner à ce terme. Loin de ce que faire l’indépendance soit une manière de s’affranchir, il s’agirait bien au contraire de s’amputer d’une large part de ce que nous sommes. C’est même le coeur du propos de celui qui sera vraisemblablement notre futur premier ministre, l’honorable Stéphane Dion, qui continue de m’impressionner, je dois dire, chaque jour un peu plus.

Mais revenons à nos moutons alors, que reste-t-il? Y a-t-il même le début du commencement d’une démonstration que l’indépendance nous garantirait une marge de manoeuvre plus efficace pour maintenir voire développer ce qu’il resterait de notre identité, dans un avenir de plus en plus trouble sur les plans social, économique et environnemental? Le pire étant que Monsieur Landry, ferré en économie criait-il sur tous les toits, sait pertinemment - à moins qu’il ait raté son cours sur le problème des biens publics - que la concurrence entre nations souveraines sape déjà amplement, tant les efforts d’humanisation de la mondialisation, que ceux qui pourraient allonger la survie même de l’humanité, survie qui doit bien être une condition, quelque part, de sa diversité culturelle…

En fait, signe ultime de l’essouflement de la doctrine souverainiste, Monsieur Landry suggérait, dans sa lettre du 16 novembre dernier, que nos ressources étaient mises à mal par les dépenses militaires canadiennes. La récupération de ces argents nous permettrait peut-être de compenser nos pertes en péréquation ou en économies d’échelle de toutes sortes? Souffrance amère, quelle blague. Qu’en reste-t-il encore, alors, une fois qu’on a jeté aux poubelles de la démagogie, ce recours complaisant à un pacifisme bon chic bon genre qui justifierait apparemment de battre le Canada lui-même à la course au championnat des resquilleurs de la force militaire des pays développés? C’est tout de même un comble de tartufferie, d’utiliser ainsi l’argument anti-militariste, alors même que tant de drames humains à l’échelle de la planète exigent tout d’une nation riche et généreuse comme le Québec, sauf bien sûr de s’en laver les mains aussi légèrement. Un tel argument me ferait honte, si j’étais encore souverainiste.

Que nous reste-t-il finalement, que la lamentable chanson de la normalité historique, celle des Bourgault, des Parizeau, de nos grands romantiques quoi, qui auront toujours voulu nous faire passer leurs métaphysiques collectivistes poussiéreuses pour de la modernité en cannette? C’est même le grand mérite de ces souverainistes “réalistes” du printemps dernier, seul espoir sans doute d’un renouvellement de ce discours, que d’avoir eu le courage intellectuel d’abandonner cette posture inacceptable, qui non seulement n’est fondée ni en fait ni en droit, mais qui témoigne d’un souverain mépris pour ce que nous sommes au nom de ce que nous devrions être, en tous cas selon les lumières de notre très patriote et sainte aristocratie.

Peut-être alors pour éviter l’opprobre de se le voir rappeler, Monsieur Landry nous présentait hier la version édulcorée de cet argument fatigué, qui excuse l’insignifiance historique qu’il nous prête par la peur qui paralyse les pôvres petits chiens que nous sommes, trou-laille-trou-la-la, et ressasse une généralisation inventée de toutes pièces, sans validité ni pertinence, selon laquelle toutes les nations du monde deviendraient indépendantes lorsqu’elles s’en savent capables. Ici, les baguettes en l’air rhétoriques sont tout-à-fait de la même eau que l’excitation à laquelle on a eu droit lorsque Jean Charest a reconnu que le Québec avait les moyens d’être un pays. Or, non, on ne fait pas quelque chose parce qu’on est capables. On fait quelque chose parce qu’on le veut, si on est capables. Nuance cruciale. On le fait parce qu’on est prêt à payer le prix de notre décision, pour obtenir les avantages qui en découlent. Mais où sont ceux-ci, voilà la question.

Quant au fameux discours de la peur, on pourrait le mettre en veilleuse aussi, à moins qu’on méprise la prudence et le risque calculé. Si peur il y a d’ailleurs, qu’en est-il alors de celle des souverainistes eux-mêmes, devant le défi de Pierre Trudeau d’oser voir plus loin que le repli défensif et la fermeture sur soi que glorifiaient nos vieilles élites moralisatrices? Il n’y a rien d’indigne à être une nation rationnelle, que je sache.

Non, vraiment, il serait grand temps de recentrer le discours souverainiste sur sa véritable justification. Dites-moi pourquoi, Monsieur Landry, les immigrants et les investisseurs de demain choisiront le Québec souverain, en français, plutôt que ses voisins, dans une proportion plus grande ou au moins plus enthousiaste qu’aujourd’hui. Je ne vous demande ni poésie, Monsieur Landry, ni interprétation historique complaisante, ni métaphore académique, comme celle du coffre à outils magiques de votre nouveau chef, Monsieur Boisclair. Je vous demande d’appuyer vos prévisions sur des arguments bien étayés, ceux dont on n’a pas encore vu la couleur en 40 ans de souverainisme. Voilà votre vrai défi. D’ici là, les atermoiements dont vous vous faites l’écho font perdre du temps et de l’énergie à tout le monde, et je ne crois pas que nous en regorgions ces temps-ci, n’en déplaise au jovialisme forcené de ceux et celles que le réalisme rebute.

Mais bon. C’est de même que c’est, alors joyeux Noël quand même.

Commentez cet article, ou insérez un lien (trackback) de votre propre site.