De retour du congrès libéral

6 décembre 2006 (17:11) | Canada, Politique | anglais

Pour les fédéralistes québécois tous (multi-)nationalismes confondus, les derniers mois auront sans doute paru comme une série de montagnes russes, dont les descentes et les virages les plus corsés se seront concentrés dans l’ultime journée verdissante de notre gros congrès rouge. Ce fut nettement le cas pour moi - un rush analytique de tous les instants, et un résultat que je vais devoir continuer de digérer encore longtemps, à l’évidence. Maintenant que les forces se réalignent après une surprise politique plus grande encore que la motion sur la nation de Stephen Harper, c’est un tout nouveau paysage qui émerge, assez fascinant d’ailleurs, d’autant que nos réflexes habituels ont été si habilement déstabilisés. Le parti Libéral a sans aucun doute fait le plus audacieux des paris cette fin de semaine, mais si le nouveau patron joue bien ses cartes, et il en a d’excellentes, le magot pourrait être assez substantiel merci.

Naturellement, et parce qu’il est toujours plus facile de prédire le passé que l’avenir, ce que je viens d’écrire est totalement dénué de signification pour le Québécois nationaliste radical typique. Du point de vue de ce dernier, et je le connais pour en avoir déjà été un, si une chose devait être attendue du parti de Pierre Elliott Trudeau, c’était bien qu’on y fasse le choix stratégiquement calculé d’une autre tête francophone sur l’hydre coloniale, encore un “p’tit gars” de quelque part au Québec qui ferait la job de bras des maudits Anglais. Je serais même prêt à parier que plusieurs de nos amis, de nos collègues et de nos parents souverainistes sont en ce moment même tout aussi convaincus que le plus banal théoricien de la conspiration, que toute cette histoire de nation autour de Michaël Ignatieff, et même que tout l’argent et le pouvoir qui se sont déversés sur sa campagne et sur celle de son rival Bob Rae, n’étaient rien d’autres que des diversions savamment orchestrées pour faire “paraître” Stéphane Dion comme un choix des gens ordinaires, ces citoyens et citoyennes qui ont bien plus d’espoirs et de bonnes intentions que de réel pouvoir colonial. Si je peux me permettre une brève digression linguistique d’ailleurs, il y a quand même quelque chose d’assez intéressant dans le fait que l’équivalent anglophone de ce qu’on appelle très pyramidalement “la base” chez nous, par opposition constructiviste/corporatiste au “sommet”, que donc ce qu’on appelle le “grassroot” en anglais implique une conception pas mal plus vivifiante de la démocratie, en attendant des citoyens qu’ils nourrissent celle-ci bien plutôt que de simplement la supporter. Évidemment pour certains ici, ce serait gênant d’oser penser qu’on puisse même avoir d’autres racines que celles qui plongent ni plus ni moins creux que dans le régime français. On aime mieux garder le contrôle sur l’histoire de notre différence plutôt que de s’y laisser vivre tels que nous sommes devenus. Bon sang qu’on est coincés. Fin de la digression.

Or néanmoins, même ce genre de conspiration devrait être surprenant pour ces souverainistes du “référendum volé”, qui croient dur comme fer que même les votes de fiers Québécois peuvent être si facilement achetés avec un peu de fric. Regardez bientôt d’ailleurs nos ultra-nationaleux bleus de colère se pâmer d’admiration devant cette nouvelle et subtile stratégie, à la fois si tordue et si typique (leurs contradictions font rarement dans la dentelle), pendant qu’ils nous remâcheront l’éternel discours haineux contre les traîtres à la nation, parce que quelqu’un quelque part refuse de se laisser embarquer dans ce beau destin collectif dont notre minorité éclairée a toujours si bien montré la voie à nos âmes ignorantes (et donc sans péché). N’empêche, les Canadiens seront probablement aussi surpris eux-mêmes de découvrir bientôt qu’il existe bel et bien des souverainistes “réalistes” pas mal moins zozos, qui tentent en effet de s’élever au-dessus de ces enfantillages, et qu’il ne faudrait pas non plus, comme je tenterai de le défendre dans de prochains articles, sous-estimer.

Mais je reviens à ces derniers mois, de mon point de vue relativement récent mais très confortable de fédéraliste libéral. J’ai suivi la politique de bien assez proche dans ma vie pour savoir que les perspectives peuvent toujours changer très rapidement en fonction des circonstances, et c’est pourquoi le côté “loose cannon” de Michaël Ignatieff ne me dérangeait pas trop. Il avait l’air capable d’apprendre assez vite, et encore une fois, savoir s’adapter à l’imprévisible est autrement plus important, en politique comme ailleurs, que toute l’énergie qu’on peut investir à planifier l’avenir dans le détail. S’il allait gagner la course donc, ç’aurait été la preuve que ses lacunes n’étaient pas si graves. Mais quand même, me disais-je, pourquoi prendre des risques sauf si les gains potentiels le justifient, et pour être franc, le problème principal que j’avais avec lui, comme avec Dion d’ailleurs, c’était son côté intello théoricailleux. S’il y a quelque chose qui rend les autres Canadiens aussi suspicieux que les Québécois, c’est bien les intellectuels directeurs de conscience. Ici, on pense tout de suite à Claude Ryan, mais même les Trudeauistes enflammés ont toujours été attirés d’abord par le caractère atypique de cet “intellectuel”. Le judo, le canot, le ballon de football, le tour du monde sur le pouce et la tourniquette devant la reine, ça fait au moins autant partie du mythe que sa combativité intellectuelle, et même plus encore, puisque le vrai message qu’il envoyait c’était qu’on pouvait être ce que tout le monde rêvait d’être, c’est-à-dire beau, grand, fort, drôle, mais sans avoir l’air d’un cave devant les ti-jos connaissants liseux de livres et arrogants avec leurs phrases qu’on comprenait pas. Ça rend d’ailleurs d’autant plus fascinant le fait qu’une majorité de libéraux aient justement choisi un vrai liseux de livres cette fois-ci, ou plus exactement un vrai “nerd” comme on dit en anglais, comme l’ont rappelé tout du long les plus sceptiques quand à sa capacité de battre les Conservateurs en élection.

Clairement pour moi, je l’avoue, et dès le départ, Bob Rae apparaissait à l’inverse comme le véritable meilleur choix pour le pays, d’abord et avant tout à cause de son discours pragmatique, qu’il tenait avec tout ce qu’il fallait de cohérence et de chaleur humaine pour faire oublier la métaphysique existentielle des grandes théories, et mettre le cap résolument sur un vrai travail d’équipe à l’échelle canadienne. Ça me semblait exactement le genre d’approche qui pouvait toucher l’esprit, le coeur et les trippes des Québécois, alors précisément que nous cherchons de plus en plus à trouver l’équilibre ici entre la lucidité et la solidarité, confrontés comme nous le sommes aux conséquences insoutenables de nos biais à la fois pro-culture et anti-fric. Stéphane Dion avait eu une belle intuition lorsqu’il avait noté que le Canada fonctionne mieux en pratique qu’en théorie, mais le Québec ne fonctionne pas trop bien non plus en pratique en ce moment, et le reste de l’équipe a tellement peur qu’on leur vole la rondelle, qu’il est bien difficile de voir les bonnes passes arriver. La nation d’Ignatieff avait bien l’air d’en être une, mais le débat qui a suivi a été perçu rapidement comme une interception par des coéquipiers moins amicaux. Il faut remercier le Bloc et les Conservateurs d’avoir fait en sorte qu’il n’y ait plus rien au congrès qui aurait encore divisé le Parti Libéral en deux factions ennemies pour des années à venir.

Aussi, tout au long de cette Grand Messe rouge, je suis resté convaincu que Bob Rae demeurait le choix le plus rassurant - il me semblait qu’on avait assez pris de chances avec l’avenir de ce pays depuis quelques décennies. Ignatieff était deuxième sur ma liste de préférences, et Stéphane Dion troisième, parce que j’aimais mieux prendre une chance de mettre en colère ceux qui ne risquent pas de foutre le camp, tout simplement. Impression renforcée d’ailleurs par les discours du vendredi soir, qui ne m’ont laissé apercevoir aucun gain prévisible qui aurait justifié d’aller au-delà de la simple minimisation des risques: Stéphane m’a semblé plus “nerd” que jamais, Iggy répétait des mantras avec sa secte, alors que Bob avait su tenir ses interlocuteurs bien accrochés pendant une demi-heure sans texte. Bien sûr, on vient qu’à compter les minutes quand son poulain attend presqu’aux trois-quarts de son speech pour prononcer son premier mot de français. Je n’avais jamais compris non plus pourquoi il n’avait pas été plus présent dans les médias francophones au Québec pendant sa campagne: son français est encore meilleur que celui d’Iggy, et la passion qu’il met à défendre ce qui lui tient à coeur aurait certainement su faire vibrer bien des cordes sensibles chez nous. J’ai dû croire, somme toute, qu’il “travaillait très fort pour être sous-estimé”, comme s’en vantait Jean Chrétien dimanche matin, mais c’est bien sûr Stéphane qui l’aura coiffé dans ce domaine au fil d’arrivée.

En passant, un des rares discours à m’avoir particulièrement impressionné, ce vendredi soir, aura été celui de Ken Dryden. C’est qu’il a réussi à exprimer parfaitement ce que les autres Canadiens devraient bien finir par comprendre un jour à propos du Québec. Si on se pète les bretelles parce qu’on est si tolérants et si ouverts à la diversité en ce pays, et qu’on y trouve même au moins une des principales sources de notre identité, ne faut-il pas, par simple cohérence, accepter d’agir respectueusement avec celle de nos minorités qui est la plus puissante politiquement, celle qui nous tombe le plus sur les nerfs à force de contrecarrer nos plans? Il faudrait bien comprendre un jour, en d’autres termes, que le Québec se bat pour toutes les minorités dans ce pays, car ce que la plus puissante de celles-ci ne peut même pas obtenir de la majorité, aucune autre ne l’aura jamais. Voilà bien un gardien de but qui n’aurait qu’à apprendre le français un peu mieux pour ajouter des tonnes de sympathie et d’influence à sa réputation au Québec.

Et bien sûr, le grand jour est arrivé; au fait, il faut absolument donner une grosse augmentation à celui ou celle qui a eu l’idée des foulards verts. Je me rappelle m’être soudainement rendu compte en mi-journée que l’abandon de Kennedy au profit de Dion venait très probablement de sceller l’issue de la journée, même si j’ai gardé quelque espoir après que quelqu’un m’ait presque convaincu qu’Ignatieff serait éliminé avant Bob. Au point où quand il a perdu, j’étais tellement mêlé que j’en remerciais le ciel de n’avoir pas réussi à devenir délégué. Après un temps néanmoins, mon coeur est quand même allé chez Ignatieff, mais il devenait aussi vert qu’une Granny Smith que j’avais encore choisi le prochain perdant. Au moins, j’aurai eu une certaine fierté à apprécier la grâce avec laquelle il a accepté la défaite. Mais c’est aussi à partir de ce moment seulement, que j’ai commencé à me rendre compte que Stéphane avait peut-être beaucoup plus à apporter à ce pays que ce que je m’étais permis de considérer jusque-là. Loin d’être le nouveau francophone chargé de mettre le Québec à sa place, c’était bien un intellectuel pure laine qui avait généré un véritable mouvement de la base d’un parti “coast-to-coast”, c’était aussi un “p’tit gars” de Québec qui s’attaquerait, avec une nouvelle équipe du tonnerre, au one-man show de Stephen Harper, et c’était certainement celui qui avait le plus de crédibilité au Québec pour nous rappeler au bon moment qu’un vote pour le Bloc sera un vote contre Kyoto.

Même qu’en bout de course, quand mon nouveau chef a parlé, j’ai aussi réalisé que ça faisait longtemps que je m’étais senti aussi fier d’être Canadien. Bondance. Ça rappelle des souvenirs. Vas-y mon Stéphane!

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