Les accommodements raisonnables, puisqu’il le faut

28 octobre 2007 (14:27) | Québec, Politique | anglais

Étrange époque. D’entrée de jeu, je m’en confesse, je ne comprends pas le renversement que cette vague d’illibéralisme soft fait subir au principe du vote à visage découvert. Que je sache, on n’a pas prétendu qu’il fallait aussi retourner, tant qu’à y être, au vote à main levée sous l’oeil des gentils fiers-à-bras du Prince, alors je suppose qu’on comprend l’idée que voter à visage découvert implique essentiellement le droit inaliénable de s’opposer ouvertement, par ce même vote, à tout consensus préalable. Alors comment diable ce principe peut-il maintenant servir à imposer les préférences vestimentaires de la majorité? Aucune idée. J’ai même entendu Julius Grey, Monsieur Kirpan lui-même, rationaliser cette islamophobie simplette de manière parfaitement surréaliste, comme si l’exercice du droit démocratique le plus fondamental était une occasion de tester la conformité des citoyens à un quelconque modèle d’intégration à la majorité. Pas sûr qu’il convaincrait la cour Suprême avec son nouvel argumentaire. Parce qu’après tout, si un couteau cousu dans un vêtement posait vraiment un problème fondamental à Madame Tartampion, que fallait-il faire avec les fourchettes dans les cafétérias? Mettre des billes de plastique au bout? Alors fouillez-moi maintenant pourquoi un bout de tissu deviendrait un danger public dans un isoloir? C’est comme sur un terrain de soccer: un hidjab c’est tellement plus risqué pour la santé qu’une tresse ou un soulier de course. Bien sûr, bien sûr.

Comment expliquer tout ce branle-bas identitaire maintenant, ce désir soudain de nos contemporains de jouer les majorités tyranniques du dimanche, pour je ne sais quelle raison de paniquer, ou peut-être par une sorte de désoeuvrement culturel? Du dimanche bien sûr, la tyrannie, car - sachons rester mesuré dans nos emportements - on ne passe tout de même personne à la moulinette ici. L’humiliation qu’on se permet probablement d’autant plus de faire subir aux autres qu’on a survécu à celle qui nous aurait présumément trempé le caractère, c’est quand même pas la chambre à gaz. J’aimerais néanmoins mieux comprendre notre petit jeu. C’est qu’il y a des limites à tout mettre sur le dos des 19 twittes qui ont planté leur boeing dans des buildings à New York et au Pentagone. J’ai lu le livre de Yolande Geadah il y a quelques mois, tiens, histoire de voir s’il y avait des raisonnements sensés qui m’échappaient dans cette paranoïa collective de première classe. Pourtant rien, que dalle, que des paralogismes et des analogies boîteuses. Les éternelles pentes savonneuses, évidemment, et des trucs échappant à toute rigueur, du genre “un accommodement religieux, ça ne peut pas être raisonnable.” Bin voyons. Un chausson avec ça? C’est seulement lorsqu’elles sont en guerre, peut-être, que les religions sont raisonnables? Je badine, mais c’est pourtant d’une erreur de catégorie assez grossière qu’il s’agit là: la religion ne s’oppose pas plus à la raison que le chiffre 3 peut avoir froid l’hiver. Il y a des gens raisonnables qui pratiquent toutes sortes de religions et des fous athées. Qu’on ait même besoin de rappeler une telle évidence est un tantinet hallucinant.

C’est qu’il faut en fait chercher la solution ailleurs que dans les termes mêmes du débat. Certains commentateurs font référence à des clivages intergénérationnels, ou entre Montréal et les régions, et je pense qu’il y a là des ingrédients de la situation actuelle qui méritent d’être étudiés rigoureusement, mais il me semble manquer à ces analyses une trame plus fondamentale. Sans doute on peut se sentir dépassé plus facilement par le monde autour de soi, toutes choses égales par ailleurs, avec l’âge comme avec la distance par rapport aux grands centres, mais il faut pourtant expliquer les fractures évoquées: comment se pourrait-il qu’on n’arrive plus à s’orienter, à donner sens à ses rapports sociaux, sauf à la condition de trouver bêtement chez l’autre la simple reproduction de soi? Les commissaires Bouchard et Taylor ont dès le départ identifié une crise de confiance de la société québécoise - je dirais aussi de la société canadienne, voire quécannaise, mais j’en garde pour d’autres billets, vous comprendrez. À la différence peut-être de ces Messieurs, cependant, dont les bagages respectifs risquent de les maintenir dans un sociologisme assez classique, je pense que le véritable problème sous-jacent, loin d’être une panne de projet collectif - à la rigueur la fuite en avant vers la souveraineté servait de soupape à notre angoisse collective, mais ça commençait à coûter assez cher merci à force de déni - loin donc de tenir à un manque de solidarité ou à quelque crise collective des valeurs, il me semble que le problème central est que la culture québécoise vit les conséquences d’un déficit radical d’individualisme.

Quoi? Est-ce que j’ai vraiment écrit ça moi? Eh bien oui. Celui qui fait le plus peur au Québécois, ce n’est pas l’Anglais, ce n’est pas le Canadien, ce n’est pas le Musulman. Celui qui fait le plus peur au Québécois collectif, c’est le Québécois individuel, cet éternel traître en puissance, celui qui peut être acheté, soudoyé, séduit, converti, qui peut parler l’anglais, qui peut faire du fric, qui peut déménager du côté des méchants, alors que le Québécois collectif est prisonnier de sa péninsule d’Amérique avec sa langue minorisée et son histoire de victime. En fait, c’est sa propre liberté qui fait frémir le Québécois, celui qui existe vraiment, en chair et en os et bien individué, alors que l’autre, le collectif, n’est qu’une créature des histoires qu’on se raconte, un produit de notre imagination comme le Père Noël ou les chiboukis. Alors il a peur de s’abandonner lui-même, le Québécois, ou plutôt d’abandonner l’image de lui-même à laquelle il s’est habitué. Psycho 101 donc, il joue au “control freak”, le Québécois tout court, il crie aux loups du néo-individualisme et du consumérisme inauthentique, et fait ainsi exactement le contraire de ce qui lui permettrait de développer son vrai potentiel au mieux. Encore faudrait-il qu’il accepte que le monde réel change, comme la rivière du bon père Héraclite. Mais c’est comme si le Québécois voulait se culpabiliser de son propre désir de réussite, comme si se donner le droit de tirer son épingle du jeu équivalait à laisser ses bourreaux d’antan quittes de leurs crimes.

Je donne sans doute ici dans la ré-interprétation un peu psycho-pop, je l’avoue bien humblement, de ce complexe de Cambronne dont je proposais l’hypothèse à propos des sondages du début de l’année, mesurant ici la méfiance des Québécois vis-à-vis la lucidité des uns, là vis-à-vis l’accommodement des autres. Certains diront aussi que je remâche des thèses lues ou entendues chez les Dubuc, Paré, Hudon, ou dans l’Illusion tranquille, ce qui n’est pas faux sans être une critique particulièrement utile. Mais je fais tout de même un pas de plus, en associant l’actuel psychodrame à une panne singulière d’individualisme plutôt qu’à un seul trop-plein de culpabilité, une panne d’autant plus contre-productive qu’elle nuit autant à nos propres investissements ici, chez nous, qu’au désir d’autrui de faire fortune avec nous, ici comme ailleurs. Je ne parle pas que de fortune économique, bien sûr, mais j’en parle aussi, parce que l’argent c’est bien, c’est un des nerfs de la liberté, cette liberté qui fait tellement trembler notre petit curé intérieur. Pas le prêtre, pas le religieux, dont l’engagement mérite certainement le plus profond des respects, mais celui qui attache sa brebis par la culpabilité pour se garantir sa dîme sans se salir les mains. C’est lui le véritable exploiteur, là, tout au fond de nous-mêmes, qui nous menace de brûler en enfer si nous l’abandonnons, lui grâce à qui survit encore notre Québécois collectif, pauvre victime sans défense du riche Anglo protestant. Pathétique, non? Alors lâchons donc les baskettes aux femmes voilées, bon sang, et tâchons plutôt, chacun pour soi, d’expliquer à notre petit curé intérieur qu’il devrait se lancer en affaires lui-même au lieu de faire chier le peuple avec ses fantômes à la con. Il est capable de réussir comme tout le monde et il serait temps que ça se sache.

Merde. J’ai fait cinq paragraphes. Mais c’est mon blogue après tout, alors je fais bien ce que je veux. Tourlou.

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